• Le film du dimanche soir (26)

    LES ANGES ONT PARFOIS DES NOMS DE TRAIN

    Hélène Dassavray

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    Épisode 26

    Elève inteligente

     

    8 novembre. Plus d'un million de chômeurs.
    Et combien de rêveurs ?

    Je reviens d'une fête chez une amie de Catherine, je suis sortie avec Louis, nous avons rendez-vous demain. Malgré ses cheveux longs et son jean à pattes d'éléphant il reste un fils-à-papa, comme tous ceux qui jouent aux révolutionnaires au lycée, qui se défoncent et délirent le samedi soir mais ne manqueraient surtout pas le déjeuner dominical chez la grand-mère dont ils hériteront un jour ou l'autre. Et pour qui la plus grande aventure consiste à aller passer l'été dans la piscine d'un correspondant allemand.

    Il est gentil, je verrai demain.

    La fantaisie de l'amie de Catherine m’a beaucoup plu, elle est sortie avec un garçon pour l'unique raison qu'il s'appelle Eric. Elle nous a fait un cours sur les prénoms. Je me souviens de quelques uns, les Philippe sont ambigus, les Gérard bizarres, les Michel absents, les Jacques habités, les Laurent magiques,…
    - Et les Eric alors ?
    - Romantiques !
    - Les Louis ?
    - Gentils !
    Pour les Bertrand, elle ne savait pas.

    De temps en temps je sors une question de ma case-à-réflexions et l'examine. Est-ce qu'il existe des enfants qui ont reçus assez d'amour et d'attention ? Est-ce qu'ils sont plus vivants que les autres ? Catherine pense que c'est impossible, que notre besoin d'amour est inextinguible, pour Mina l'important était de se rendre compte qu'on avait reçu tout l'amour et l'attention possibles. Je ne me prononce pas, que ceux qui ont eu des parents parfaits me jettent la première pierre. Je replace la question dans sa case.

    Quand elle ne fait pas le ménage, ma mère achète des produits pour faire le ménage. Elle collectionne les catalogues, mon préféré est celui de la Vitrine magique. C'est un vrai film de science-fiction, je me demande ce qu'il restera à inventer aux ingénieurs de l'an 2000. En tout cas pas l'éponge courbe pour nettoyer l'arrière des robinets ni la poêle spécial œuf au plat avec cuillère incorporée. J’entends en écho la chanson de Boris Vian, le ratatine ordure, le canon à patates…Ah Gudule ! Catherine m’a prêté ses livres, elle l'adore, moi aussi, sa liberté m'embaume le cœur. La voix de Mina se fait à nouveau entendre :
    - La liberté des uns crée celle des autres.
    Facile à dire – j’ai lu Vian, j’écoute Glurxcbp à longueur de journée, j’ai rencontré Mina, j’ai maintenant une idée de ce que peut être la liberté et je ne me suis jamais sentie aussi prisonnière.

    Le professeur principal a fait passer un mot à mes parents, qui tiennent à me parler. Avec tout le cérémonial, convocation à la table de la cuisine et (ils ont du se mettre d'accord avant) c'est l'autorité qui se lance. Je souris intérieurement de sa maladresse, il récite son texte accompagné des mouvements approbateurs du menton maternel. Si j’ai bien compris, il serait temps que je grandisse, que je me rende compte que j’ai un avenir et qu'il passe par le travail à l'école, que mes absences se font remarquer et que je pourrais m'intéresser un peu. Avec un post-scriptum maternel, et à mon avis une initiative personnelle, qui m'assigne à cesser de m'habiller comme une romanichelle. Il paraît qu'il est encore temps pour la fin du trimestre, s'ils remarquent des efforts mes professeurs sont d'accord pour montrer un peu d'indulgence sur mon départ difficile. Je promets tout, sauf pour les fringues.

    25 novembre. Franco est mort.
    Ça finit toujours par arriver, même aux plus coriaces.

    Je revois Louis mais l'histoire se solde rapidement par manque de feeling. Catherine me reproche d'être trop exigeante, je ne trouverai jamais un mec, je demande pourquoi ce serait obligatoire, Catherine répond que c'est la nature,
    - Peut-être que ce n'est pas la mienne.
    - D'accord, mais t'as pas envie d'être putain d'amoureuse ?
    - En tout cas pas de ce genre d'oiseau préfabriqué.
    - T'exagère, il est mignon ce mec.
    - Et depuis quand ça suffit ?
    - Merde, tu vas finir bonne sœur !
    - Possible.
    Nous rions en imaginant la tête de mes parents à l'annonce de mon entrée au couvent. Je me demande s'il y a des gens qui choisissent leur vie sur un coup de tête, rien que pour voir la réaction de leurs parents. Catherine fait remarquer que tout existe, tout est possible, je suis certaine qu'elle s'entendrait bien avec Mina. Je ne lui ai toujours pas parlé de Bertrand. Je le garde pour moi.

    La galère vogue au radar, je ne sais pas quoi faire de ma vie, le mercredi je reste parfois toute la journée au lit. J’ai entendu la réponse paternelle à l'inquiétude de ma mère :
    - Au moins on sait où elle est.
    Et pourtant moi, je ne sais pas où je suis. J’ignore où est ma place, seulement certaine qu'elle n'est pas là. Je suis convaincue d'avoir un destin, quelque part, ailleurs, Catherine me soupçonne de mythomanie, ça m’énerve :
    - Qu'est-ce que tu en sais ?

    A suivre


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