• Le film du dimanche soir (28)

    LES ANGES ONT PARFOIS DES NOMS DE TRAIN

    Hélène Dassavray

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    Épisode 28

    Les filles comme moi

     

    Je laisse passer la trêve de Noël. Il paraît que l'intérêt des adultes pour le rituel de Noël dépend de ce qu'ils ont vécu dans leur enfance, alors ça m'étonnerait que je me mette à aimer Noël un jour. Je n'ai jamais vu si triste ni si hypocrite cérémonie que les Noëls dans ma famille. Enfin, chez mes parents, je n’ai pas souvenir que nous ayons été plus de trois à ce repas morbide.

    Particulièrement celui-ci, personne ne s'adresse la parole depuis la scène du bulletin. Je fais acte de présence au réveillon, j'imagine être une martienne en mission d'observation, je ne me sens pas obligée de participer, surtout que je repars bientôt sur ma planète. Je perçois bien la tristesse de ma mère, qu'en penseraient les voisins ? Mon père s'en fiche, il gueule contre le gouvernement, je ne sais pas pourquoi et ne suis pas certaine qu'il le sache lui-même. Le Père Noël m’a apporté un magnifique pantalon en tergal marron que je ne mettrai jamais, il rejoindra le superbe chemisier beige et turquoise de mon anniversaire, en boule au fond du placard. Je ne peux même pas les revendre, je ne connais vraiment personne qui porte ce genre de fringues. J’ai bien compris le message mais ne peut malheureusement pas y donner suite. Ma mère, contre toute attente, espère encore un retournement spectaculaire qui ferait de moi une jeune fille coiffée, bien habillée, facile à ranger, souriant aux voisins de toutes ses belles dents nacrées. Je ne peux décidément rien faire pour elle. Mon père, encore davantage que ma mère, rêve d'une enfant raisonnable et travailleuse empruntant le chemin balisé qui mène au fonctionnariat - l'ultime réussite. Il arrive que j’ai envie de vomir, ce sont peut-être les escargots, ou la dinde, ou la bûche, ou les nains et les petits sapins en plastique qui décorent la table.

    J’ai offert à Catherine une tunique indienne et reçu un chilom sculpté. Au moins un vrai cadeau.

    1976. A l'aise !

    Chaque année à la même date, mes parents se souviennent qu'ils ont une famille. Je me demande pourquoi j’ai accepté d'en faire le tour avec eux pour souhaiter la bonne année. C'était peut-être pour dire au revoir, parce que je vais partir à nouveau et, quoiqu'il arrive, ne reviendrai jamais.
    Effectivement, faire le tour de la famille est des plus motivant - pour s'en aller loin de là. Une fois épuisé le registre météorologique, ils entament gaiement celui des maladies ainsi que la rubrique nécrologique. Les seuls que j’apprécie sont Tata Berthe et Tonton Maurice, leur vie n'est pas plus joyeuse que les autres mais ils ont gardé le goût de rire. Et puis ça m'enchante de voir mon père redevenir un gamin avec son frère, j’en conclus que la vie se défend, même sous des chapes de plomb, elle résiste et réapparaît, pauvre et faible, mais présente. Tante Berthe est la seule à ne pas me regarder comme une dangereuse malade ou comme un ovni. Je suis persuadée qu'elle a, elle aussi, un jour, rêvé d'autre chose.
    Je revois des cousins, je ne les reconnais pas, je les voyais plus grands, plus libres - fantasme de petite fille. Ils prennent des vies tracées, l'un d'eux se marie au printemps, il a un étrange boulot de fabriquant de cuvettes de toilettes. Il n'y a pas de sot métier dit mon père, il faut de tout pour faire un monde.
    - Sauf des filles comme moi, termine ta phrase papa !

    A suivre

     


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